Extraire un instant ou un moment de cette première étape de la Volvo Ocean Race ne m’est pas très difficile… Après deux semaines de navigation au contact avec Ericsson 4, nous savons que celui-ci est maintenant régulièrement plus rapide que nous. A chaque flot de positions, nous essuyons jusqu’à 2 nœuds de déficit. L’addition s’annonce salée, il s’agit de réagir… Trois de mes ex-coéquipiers de la dernière Volvo sont à bord d’Ericsson 4 et je connais leurs qualités, mais ma coupe commence sérieusement à déborder !

Il est temps de monter sur le pont. Ken Read m’annonce la nouvelle perte du dernier pointage. Je prends les dernières consignes de cap, vérifie mon harnais et enfile mon casque. Je suis prêt.


Vous avez dit sauvage ? Brutale, en tout cas, la navigaton sur Puma. Casque de rigueur !
© Rick Deppe / Puma / VOR

Apres avoir détaché Chris Nicholson, je le remplace à la barre. Depuis 24 heures, l’électronique ne nous donne que cap et vitesse, les autres données ne sont pas disponibles. La nuit est noire, pas d’étoile comme point de repère, pas d’horizon. Nous perdons sur Ericsson 4 depuis que les conditions sont devenues musclées. A bord de Puma, le poids de la sortie de route est de plus en plus pesant et les conditions exercent une pression sans précédent sur les barreurs.

Cap idéal : 125. Je ne suis pas prêt à y renoncer même si l’angle est serré et induit une vitesse violente. Je ne vois le speedo que par intermittence, masqué par les paquets de mer, mais la vitesse ne descend jamais en dessous de 30 nœuds. Lorsque la coque se lance sur une vague, un énorme sifflement de l’eau nous prévient, comme une alarme, que la chute sera terrible – mais ça, nous le savions ! Je tiens le cap et renonce à abattre pour limiter les accélérations. Les surfs se terminent inévitablement dans le dos d’une vague ; malgré ses formes généreuses, Il Mostro s’enfonce de toutes ses forces dans ce mur d’eau, luttant pour s’en extraire au plus vite. L’attaque est violente, l’eau se rebiffe et nous assaille à son tour. Un instant, je me retrouve à l’horizontale, bras tendus, cramponné à la barre. Parfois les paquets de mer m’arrivent en pleine face et m’enfoncent la visière du casque de pompier sur le visage, écrasé à plusieurs reprises – mon nez commence d’ailleurs à être douloureux. A d’autres moments, l’assaut se concentre sur le ventre, la violence de l’eau me fait l’effet d’un coup de pied dans le bas-ventre.


De la puissance à l’état brut. A bord, rigueur et compétences sont de mise. Sans cela…
© Sally Collison / Puma / VOR

Ma détermination est forte, mais pas sans faille… Pour la première fois dans mon parcours de marin, ce mélange d’appréhension et d’attention inhérent à la course se teinte de peur. Le duel entre les éléments et l’énergie cinétique de cette «bête» de carbone est féroce et je me sens soudain petit. Pourtant, je suis acteur dans ce combat : il ne tient qu’à moi de lever le pied. Au cœur de cette bagarre, mon esprit trouve le moyen de vagabonder et me voici allongé quelque part, serrant mes filles et ma femme contre moi. Très vite, je me rappelle à l’ordre – je ne peux m’autoriser ce genre d’écart, l’instant se vit et se gère ici et maintenant. C’est ici que je dois être. Si je ne m’étais pas recadré moi-même, le paquet de mer suivant s’en serait chargé. Une fois de plus, mes pieds se font balayer de l’estrade qui nous sert de rehausseur, une main seulement sur la barre, les genoux à terre. Il faut se relever et remettre du charbon sans trop réfléchir.

Oui, c’est sans doute ce que j’ai vécu de plus brutal jusque-là. Mes propos peuvent paraître étranges : la force du vent n’avoisine que les 30-35 nœuds. Mais la puissance des bateaux engendre de telles vitesses que l’eau devient proportionnellement solide et chaque impact de plus en plus violent. Physiquement et nerveusement fatigué, je ne parviens à maintenir le curseur en permanence au-dessus de 30 nœuds que pendant un petit quart d’heure, et au-dessus de 27 pendant une heure, avant que le vent ne retombe sous les 30 nœuds… Je suis rincé, mais il me reste trois heures sur le pont. Heureusement, le niveau de stress est maintenant plus vivable !

Ah oui, j’allais oublier ! Au pointage suivant, nous reprenons enfin trois milles à Ericsson 4